«Est-elle intelligente?»

Pierre réfléchit:

«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, car elle est la séduction même, et rien de plus.

—Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.

—Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.

Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.

V

Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au hasard.

Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mît une manière d'être toute particulière.

Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.