—Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la comtesse.

—Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole.

Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de répondre.

«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon. Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.

Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui l'épouvantaient!

XIV

Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait son possible pour paraître telle que d'habitude.

Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela à elle Natacha et le vieux comte:

«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu, comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet.

—Qu'a-t-il dit? demanda le comte.