La seconde catégorie, dans laquelle il se rangeait, se composait d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la véritable voie, et qui, ne l'ayant pas encore découverte, ne perdaient pas néanmoins l'espoir de la trouver un jour.
La troisième comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que les formes et les cérémonies extérieures, s'en tenaient à la stricte observance, sans se préoccuper du sens caché; tels étaient Villarsky et le Vénérable lui-même.
La quatrième enfin était formée des gens, très nombreux à cette époque, qui, ne croyant à rien, ne désirant rien, ne tenaient à l'ordre que pour se rapprocher des riches et des puissants, et mettre à profit leurs relations avec eux.
L'activité de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait à leur association, telle qu'il la voyait à Pétersbourg, de n'être qu'un pur formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de l'institution, que les maçons de Russie faisaient fausse route en s'éloignant ainsi des principes sur lesquels elle était fondée; aussi se décida-t-il à aller à l'étranger pour se faire initier aux mystères les plus élevés.
Il en revint dans le cours de l'été de 1809. Les maçons de Russie avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait été, par suite de son initiation à la plupart de leurs mystères, promu au grade le plus élevé, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le voir dès son arrivée, et crurent remarquer qu'il leur ménageait une surprise.
On décida de tenir une assemblée générale jusqu'au grade d'apprenti, afin que Pierre leur remît le message dont il était chargé. La loge était au grand complet, et, une fois les formalités remplies, Pierre se leva:
«Chers frères, dit-il en bégayant et en tenant à la main d'un air embarrassé son discours écrit, chers frères, il ne suffit pas d'accomplir nos mystères dans le secret de la loge, il faut agir... agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre à l'oeuvre, poursuivit-il, en se décidant enfin à lire son manuscrit après ces quelques mots d'introduction.
—Pour répandre la vérité, pour amener le triomphe de la vertu, nous devrons détruire les préjugés, établir des règles conformes à l'esprit du temps, nous donner pour tâche l'éducation de la jeunesse, nous unir par des liens indissolubles à des esprits éclairés, afin de vaincre ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la bêtise humaine, et former, parmi ceux qui sont dévoués à la cause, des ouvriers liés entre eux par l'unité du but, ayant en leurs mains force et pouvoir. Pour en arriver là, il faut faire pencher la balance du côté de la vertu, il faut que l'homme de bien reçoive même en ce monde la récompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions politiques actuelles s'opposent à l'exécution de ces nobles aspirations. Que nous reste-t-il donc à faire? Fomenter des révolutions? Bouleverser tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prêcher les réformes violentes et arbitraires! Elles méritent au contraire le blâme, car elles ne sauraient déraciner le mal, si les hommes restent les mêmes. La vérité doit s'imposer sans violence!
«Lorsque notre ordre sera parvenu à tirer les gens de bien de l'obscurité où ils végètent, alors seulement il aura le droit de faire de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se propose. En un mot, il faut établir un mode de gouvernement universel, sans chercher pour cela à rompre les liens civils et les conditions administratives, qui nous permettent, à l'heure qu'il est, d'atteindre le résultat que nous avons en vue, c'est-à-dire le triomphe de la vertu sur le vice. Le christianisme le voulait également, lorsqu'il enseignait aux hommes à être bons et sages, et à suivre, pour arriver au bien, l'exemple des âmes vertueuses.
«Lorsque le monde était encore plongé dans les ténèbres, la prédication était suffisante: la nouveauté de la vérité annoncée lui donnait une force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir à des moyens plus énergiques. Il est indispensable que l'homme, guidé par ses sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne se déracinent pas: il faut savoir les diriger, les élever, il faut que chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que nous lui en fournissions les moyens.