«Lorsque dans chaque pays il se sera formé un noyau d'hommes remarquables, chacun d'eux en formera d'autres à son tour; liés fortement entre eux, ils ne connaîtront plus d'obstacles, et tout deviendra possible à un ordre qui a déjà réussi à faire en secret tant de bien à l'humanité!...»
Ce discours produisit une immense impression et révolutionna la loge. La majorité, y entrevoyant de dangereuses tendances à l'illuminisme, l'accueillit avec une froideur qui étonna Pierre. Le Vénérable en personne le prit à partie, et l'amena à développer, avec une chaleur croissante, les opinions qu'il venait d'émettre. La séance fut orageuse, des partis se formèrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les autres le soutenaient, et pour la première fois il fut frappé de cette diversité infinie inhérente à l'esprit humain, qui fait qu'aucune vérité n'est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes. Même parmi les membres qui semblaient être de son avis, chacun apportait aux idées qu'il avait exprimées des changements et des restrictions qu'il se refusait à admettre, convaincu que son opinion devait être intégralement adoptée.
Le Vénérable lui fit observer, d'un air ironique, que dans l'entraînement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de plus d'emportement que d'esprit de charité. Pierre, sans lui répondre, lui demanda brièvement si sa proposition serait acceptée; le Vénérable dit catégoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir même rempli les formalités d'usage, et rentra chez lui.
VIII
Pierre passa les trois journées qui suivirent cet incident, étendu sur un canapé, sans sortir, sans voir âme qui vive, et en proie au spleen le plus violent.
Il reçut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une entrevue, lui dépeignait le chagrin qu'elle éprouvait de leur séparation, lui exprimait le désir de lui consacrer toute sa vie, et lui annonçait qu'elle reviendrait prochainement de l'étranger à Pétersbourg.
Bientôt après, un des frères les moins respectés de l'ordre, força violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, reprocha à Pierre son injuste sévérité envers sa femme, sévérité contraire aux lois maçonniques qui commandent de pardonner au repentir.
Sa belle-mère lui fit aussi demander de venir la voir, ne fût-ce que pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un complot, mais dans la situation morale où il se trouvait sous l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui devenait assez indifférent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guère soit à rester libre, soit à infliger à sa femme une plus longue punition.
«Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est pas coupable» pensait-il. N'était-ce pas chose indifférente pour lui, qui avait des intérêts si différents, de vivre ou de ne pas vivre avec elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se décida pourtant, avant de leur répondre, à aller à Moscou consulter Bazdéïew.
FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE: