—Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus là.»
Natacha entra au même moment: l'expression de sa physionomie était douce et émue, et la figure de Pierre, qui continuait à chercher le manifeste, s'illumina à sa vue. Sonia, qui avait poussé ses perquisitions jusqu'à l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait fini par trouver soigneusement cachés dans la doublure du chapeau de Pierre.
«Nous lirons tout cela après le dîner,» dit le vieux comte, qui se promettait une grande jouissance de cette lecture.
On but du champagne à la santé du nouveau chevalier de Saint-Georges, et Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille princesse de Géorgie, la disparition de Métivier, et la capture d'un malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion français, mais que le comte Rostoptchine avait fait relâcher.
«Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille à la comtesse de moins parler français; ce n'est plus de saison.
—Savez-vous, dit Schinchine, que le précepteur français de Galitzine apprend le russe? Il est dangereux, à ce qu'il dit, de parler maintenant français dans les rues!
—Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez sans doute monter à cheval? dit le vieux comte en s'adressant à Pierre, qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il s'agissait.
—Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez bien.... Du reste, tout est si étrange, si étrange, que je m'y perds! Mes goûts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on ne peut répondre de rien!»
Le dîner fini, le comte, commodément établi dans un fauteuil, pria d'un air grave Sonia, qui avait la réputation d'être une excellente lectrice, de leur lire le manifeste:
«À notre première capitale, Moscou!