«L'ennemi a franchi les frontières de la Russie avec des forces innombrables, et se prépare à ruiner notre patrie bien-aimée...» etc... etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et le vieux comte écoutait, les yeux fermés, en poussant de longs soupirs à certains passages.
Natacha regardait curieusement tour à tour son père et Pierre; ce dernier, sentant qu'elle le regardait, évitait de se tourner de son côté; la comtesse désapprouvait par des hochements de tête les expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait à être exposé, et qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui écoutait d'un air railleur, s'apprêtait évidemment à répondre par une épigramme à la lecture de Sonia, aux réflexions que ferait le vieux comte, ou au manifeste même, si du moins il ne s'offrait rien de mieux à son humeur satirique.
Après avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaçaient la Russie, aux espérances fondées par l'Empereur sur Moscou et surtout sur la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se sentait écoutée, arriva enfin à ces dernières paroles: «Nous ne tarderons pas à paraître au milieu de notre peuple, ici, à Moscou, dans notre capitale, et aussi partout où il sera nécessaire dans notre Empire, afin de délibérer et de nous mettre à la tête de toutes les milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui déjà arrêtent la marche de l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout où il se montrera! Que le malheur dont il espère nous accabler retombe sur lui seul, et que l'Europe, délivrée du joug, glorifie la Russie!
—Voilà qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout sans regret!» s'écria le comte en rouvrant ses yeux mouillés de pleurs, et en reniflant légèrement comme s'il aspirait un flacon de sels anglais.
Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son père avec un tel élan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son patriotisme.
«Papa, vous êtes un ange! s'écria-t-elle en l'embrassant, et en jetant à Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.
—Bravo! Voilà ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.
—Pas du tout, reprit Natacha d'un air offensé. Vous vous moquez de tout et, toujours, mais ceci est trop sérieux pour que vous en plaisantiez.
—Des plaisanteries? s'écria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et nous nous lèverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!
—Avez-vous remarqué, fit observer Pierre à son tour, qu'il y est dit: «pour délibérer...»