Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui envahissait chaque recoin de la vaste étendue.
Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant. Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre compte de la cause de ce mouvement.
Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une marchande pleurait à chaudes larmes.
«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer.
Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule.
«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on l'a écrasé, bien sûr!»
Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le voir!... Alors seulement il serait heureux!
Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie.
Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et chamarrés de grands cordons, apparurent enfin.
«Hourra! hourra! hurla la foule.