—Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat!
La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs; il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet, Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple paraissait désirer revoir encore Sa Majesté.
Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à pleins poumons:
«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi? il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira, et la foule finit par se disperser.
«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement entre eux les spectateurs, en s'éloignant.
Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au danger.
XXII
Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le palais Slobodski.
Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en causant dans la salle.
Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard: édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.