—À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec dignité.

—Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?

—J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!

—Impossible? s'écria Rostow.

—C'est la pure vérité, Excellence!»

Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le passé, à la servir et à lui obéir.

La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi Rostow fut-il reçu en libérateur.

Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie, attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait. Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier sa laideur.

«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se dirigea vers la porte.

Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.