CHAPITRE VI
I
Koutouzow, ayant accepté le commandement en chef des armées, se souvint du prince André et le manda au quartier général.
Ce dernier arriva à Czarevo-Saïmichtché le jour même où Koutouzow passait pour la première fois les troupes en revue. Il s'arrêta dans le village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prêtre, et attendit «Son Altesse», ainsi que tous appelaient aujourd'hui le général en chef. Dans les champs, derrière le village, retentissaient des fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en l'honneur du nouveau commandant. À dix pas du prince André, deux domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait les fonctions de courrier et l'autre celles de maître d'hôtel, profitaient du beau temps et de l'absence de leur maître pour prendre le frais. À ce moment arriva à cheval un lieutenant-colonel de hussards: il était de petite taille, brun de teint et portait d'énormes moustaches et d'épais favoris; à la vue du prince André il s'arrêta, et lui demanda si c'était bien là que Son Altesse était descendue et si on l'attendait bientôt.
André lui répondit qu'il ne faisait point partie de l'état-major du prince, et qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Le hussard s'adressa alors à l'un des domestiques; le domestique répondit à sa question avec cet air dédaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des commandants en chef en s'adressant à des officiers subalternes.
«Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout à l'heure. Que demandez-vous?»
Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache à ce ton impertinent, descendit de cheval, jeta la bride à son planton et s'approcha de Bolkonsky, qu'il salua.
Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place à côté de lui sur le banc.
«Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de saucisses, ce serait la mer à boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow a demandé à être compté parmi les Allemands. Espérons que les Russes auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait où l'on voulait en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?
—Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, répliqua le prince André, mais aussi de perdre, grâce à elle, tout ce que j'avais de plus cher, mon père, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.