—Ah! vous êtes sans doute le prince Bolkonsky.... Charmé de faire votre connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le nom de Vaska Denissow,» dit le hussard, en serrant cordialement la main au prince André, et en le regardant avec un affectueux intérêt. «Oui, je l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien là une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, après un court silence, le fil de ses pensées. Tout cela peut être parfait, mais pas pour celui qui paye les pots cassés.... Ah! vous êtes le prince André Bolkonsky? je suis vraiment bien aise de faire votre connaissance,» répéta-t-il, en hochant la tête avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la main.
Le prince André connaissait Denissow par ce que lui en avait dit Natacha. Cette réminiscence, en réveillant en lui les pénibles pensées qui, dans ces derniers mois, commençaient à s'effacer de son esprit, lui fit de la peine et du plaisir à la fois. Il avait éprouvé depuis lors tant d'autres secousses morales,—l'abandon de Smolensk, sa visite à Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son père,—que ses anciens souvenirs ne revenaient plus aussi souvent à sa mémoire, et il sentit qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensité. Pour Denissow aussi, le nom de Bolkonsky évoquait un passé lointain et poétique, la soirée où, après le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir comment, fait une déclaration à cette fillette de quinze ans. Il sourit en songeant à son roman et à son amour, et reprit aussitôt le thème qui seul l'intéressait et le passionnait aujourd'hui: c'était un plan de campagne que, durant la retraite, il avait composé, étant de service aux avant-postes. Il l'avait présenté à Barclay de Tolly, et comptait le soumettre également à Koutouzow. Son plan était fondé sur les considérations suivantes: la ligne d'opération des Français étant beaucoup trop étendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour les empêcher d'avancer, rompre leurs communications. «Ils ne peuvent soutenir une aussi grande ligne d'opérations, se disait-il, c'est impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!»
Denissow s'était levé pour mieux exposer son projet avec sa vivacité accoutumée, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un bruit de chevaux se fit au même moment entendre à l'entrée du village.
«C'est lui!» s'écria un cosaque qui se tenait à l'entrée de la maison.
Bolkonsky et Denissow se levèrent et se dirigèrent vers la porte où se trouvait une escouade de soldats: c'était la garde d'honneur, et ils aperçurent à l'autre bout de la rue Koutouzow monté sur un petit cheval bai, s'avançant vers eux suivi d'un nombreux cortège de généraux. Barclay de Tolly, également à cheval, marchait à côté de lui, et une foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de camp de Koutouzow s'élancèrent en avant, le dépassèrent et entrèrent les premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait avec impatience son cheval fatigué, qui s'était mis à aller l'amble sous son poids, et il saluait à droite et à gauche en portant la main à sa casquette blanche, bordée de rouge et sans visière. S'arrêtant devant la garde d'honneur, composée de beaux grenadiers, décorés et chevronnés pour la plupart, qui lui présentèrent aussitôt les armes, il garda un instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les officiers et les généraux qui l'entouraient, il haussa légèrement les épaules.
«Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'étonnement, que c'est avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir, messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant le prince André et Denissow.
—Hourra! hourra!» criait-on derrière lui.
Koutouzow s'était singulièrement épaissi et alourdi depuis la dernière fois que le prince André l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice et l'expression ennuyée de sa physionomie étaient toujours les mêmes. Une étroite courroie passée en sautoir laissait pendre un fouet sur sa capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de soulagement, comme un homme heureux de se reposer après s'être donné en spectacle. Puis il retira de l'étrier son pied gauche, en se renversant pesamment en arrière, et, fronçant les sourcils, il le ramena avec peine sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gémissant dans les bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur ses pieds, il jeta de son oeil à moitié fermé un regard autour de lui, aperçut le prince André, sans toutefois le reconnaître, et fit en se balançant quelques pas en avant. Arrivé au perron de la maison, il toisa de nouveau le prince André, et, comme il arrive souvent aux vieillards, il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette figure qui l'avait frappé tout d'abord.
«Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens!» dit-il avec effort, en montant péniblement les marches, qui craquaient sous son poids. Déboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui dit:
—Et ton père?