—Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince André.

—Sans doute il le faudra, si tous le désirent, mais, je te le répète, rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience; ceux-là arriveront à tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette oreille, voilà le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre! Que faire?... que faire, je te le demande?... répéta-t-il, comme s'il attendait une réponse, et ses yeux brillaient et s'éclairaient d'une expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce qu'il y a à faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un père! Si tu as besoin de quelque chose, viens à moi. Adieu, mon ami!» Et il l'embrassa.

Le prince André n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que Koutouzow, harassé de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des Chevaliers du Cygne.

Chose étrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince André une action calmante; il retourna à son régiment, rassuré sur la marche générale des affaires et confiant en celui qui les avait en main. L'absence de tout intérêt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des événements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il serait à la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra rien, mais il écoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible. Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté, la marche inévitable des faits qui se déroulent devant lui; il les voit, il en saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgré le roman de Mme de Genlis et ses dictons français, on sent battre en lui un coeur russe; sa voix a tremblé lorsqu'il a dit: «À quoi nous ont-ils amenés?» et lorsqu'il les a menacés «de leur faire manger du cheval»! C'était ce sentiment patriotique, ressenti par chacun à un degré plus ou moins grand, qui avait puissamment contribué à faire nommer Koutouzow général en chef, malgré la violente opposition de la camarilla; et une approbation unanime et nationale avait confirmé ce choix d'une façon éclatante.

III

Après le départ de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa vie journalière, il rentra complètement dans ses habitudes, et l'entraînement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu du silence qui succédait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus l'air de croire à la réalité du danger qui menaçait la Russie, et de penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais étaient les premiers prêts à tous les sacrifices. Un seul témoignage de l'exaltation générale produite par la présence de l'Empereur se manifesta cependant aussitôt après: ce fut la mise à exécution de la demande d'hommes et d'argent, qui, en revêtant une forme légale et officielle, devint par suite inévitable.

L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus sérieux: ils envisagèrent au contraire leur situation avec une légèreté croissante, ainsi qu'il arrive souvent à la veille d'une catastrophe. Il s'élève alors dans l'âme, en effet, deux voix également puissantes: l'une prêche sagement la nécessité de se rendre bien compte du danger imminent et des moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est trop pénible d'y songer, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'éviter l'inévitable, et qu'il est dès lors plus simple d'oublier le danger et de vivre gaiement jusqu'au moment où il arrive. Dans l'isolement, c'est la première des voix qu'on écoute, tandis que les masses obéissent à la seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on ne s'était tant amusé à Moscou que cette année-là.

On lisait et l'on discutait les dernières affiches de Rostoptchine, comme on discutait les bouts-rimés de Vassili Lvovitch Pouschkine. L'en-tête de ces affiches représentait le cabaret d'un certain barbier, nommé Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville, qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur Moscou, s'était campé d'un air colère sur le seuil de sa boutique, et avait tenu à la foule un discours plein d'injures contre les Français. Dans ce discours, admiré par les uns et critiqué par les autres au club Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Français se nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les ferait crever, que le stchi[28] les étoufferait; qu'il n'y avait parmi eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que Rostoptchine avait renvoyé de Moscou tous les étrangers, sous prétexte qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoléon, et l'on citait à cette occasion les bons mots du général gouverneur à l'adresse des expulsés. «Rentrez en vous-mêmes, entrez dans la barque et n'en faites pas une barque à Caron[29].» On disait encore que tous les tribunaux avaient été transportés hors de la ville, et l'on ajoutait à cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte Rostoptchine. On disait enfin que le régiment promis par Mamonow coûterait à ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dépenserait davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait à la tête de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.

«Vous n'épargnez personne,» disait Julie Droubetzkoï à Schinchine, en ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soirée d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... «Besoukhow est ridicule, poursuivit-elle en français, mais il est si bon, si aimable!... Quel plaisir trouvez-vous à être si caustique?

—À l'amende!» s'écria un jeune homme habillé en milicien, que Julie appelait «son chevalier» et qui l'accompagnait à Nijni. Dans sa coterie, comme dans beaucoup d'autres, on s'était donné le mot pour ne plus parler français, et, chaque fois qu'on manquait à cet engagement, on payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.