«Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau à papier entre les pages du livre et en le mettant de côté. C'est bien triste, bien triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second père!»

Le prince André lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son père, et lui dépeignit l'état dans lequel il avait trouvé Lissy-Gory.

«À quoi nous ont-ils amenés!» dit soudain Koutouzow d'une voix émue, en songeant à la situation de son pays; «mais le moment viendra...» reprit-il avec colère, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui l'émouvait, il ajouta: «Je t'ai fait venir pour te garder auprès de moi.

—Je remercie Votre Altesse, répondit le prince André, mais je ne vaux plus rien pour le service dans les états-majors.»

Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le regarda d'un air interrogateur.

«Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens à mon régiment; je me suis attaché aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection pour moi et j'aurais du chagrin à m'en séparer. Si je refuse l'honneur de rester auprès de votre personne, croyez bien que...»

Une expression bienveillante, spirituelle et légèrement railleuse passa en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en disant:

«Je le regrette, tu m'aurais été utile, mais tu as raison! Ce n'est pas ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou prétendus tels, servaient comme toi dans les régiments, ça vaudrait beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite à Austerlitz.... Je te vois encore avec le drapeau à, la main!»

À ces paroles une fugitive rougeur, causée par la joie, illumina la figure du prince; Koutouzow l'attira à lui, l'embrassa, et André put voir que ses yeux étaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard avait la larme facile, et que la mort de son père le portait naturellement à lui témoigner une sympathie et un intérêt tout particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir extrême.

«Suis ton chemin, à la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de l'honneur!... Tu m'aurais été bien utile à Bucharest, reprit-il après un moment de silence: je n'avais personne à envoyer.... Oui, ils m'ont accablé de reproches là-bas, et pour la guerre et pour la paix... et pourtant tout a été fait à son heure, car tout vient à point à qui sait attendre. Là-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici.... Oh! les conseillers! Si on les avait écoutés, nous n'aurions pas conclu la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait perdu, s'il n'était mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener à bonne fin une campagne, voilà le difficile. Pour en arriver là, il ne suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir, c'est «patience et longueur de temps». Kamensky a envoyé des soldats pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la tête et en se frappant la poitrine, les Français aussi en tâteront, crois-en ma parole!