Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.

Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en continuant à plonger ses regards dans les siens.

«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... Mais que m'a-t-il demandé?»

«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.

—Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-même.»

Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles.

«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un autre!» Et il s'efforça de sourire.

Natacha l'interrompit:

«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.

—Le délai d'une année... poursuivit-il.