X

«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?

—Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!

—Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes, je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!

—Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette occasion.

—Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....

—Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.

—Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.

—Vous le rappelez-vous, Sonia?

—Oui, oui, mais bien vaguement.