—Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?

—Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie et flottent entre la réalité et le songe.

Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa robe en serait un jour garnie de haut en bas:

«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou, dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me préoccupait beaucoup!»

Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa tête par l'entrebâillement:

«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!

—Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.

Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son discordant.

«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,» lui cria la comtesse, de l'autre pièce.

Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté: