«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»

Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il était sensible à sa sympathie.

«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.

—Merci, lui répondit Pierre.

—Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en versant deux verres de vin.

Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.

«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance, l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.

Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.

«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à en subir l'attrait.

Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.