Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans, et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son cœur, à en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de cœur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser l'émotion qui le gagnait.

Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui appartenir!

«Tiens!» fit le capitaine.

Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment, et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle. Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et l'engagea à continuer.

«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.

Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à lui ouvrir son cœur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en ville sous un déguisement.

La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie, Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.

XXX

La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route, les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain, réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés, soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue. Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances, ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la couchée précédente, n'avait pu fermer l'œil: aussi avait-elle choisi cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé. L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon; ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de Malaïa-Mytichtchi.

«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.