Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion, Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.
XIX
À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la dissolution.
Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même, Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent, au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu, malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.
[CHAPITRE V]
I
Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans nouveaux combats.
Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.
Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstædt met fin à l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armée en est la conséquence.