Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur en offrait!

Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles... et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.

À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais, malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion! Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son cœur au mépris et à la compassion!

II

Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas «une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux secondes.

La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse multipliée par la vitesse.

Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la masse, mais multipliée par un x inconnu.

La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec les faits historiques, et, pour dégager cet x inconnu, il suffirait de renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre par les commandants supérieurs.