L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à côté de la princesse Marie.
«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore, reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je espérer?
—Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son cœur elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle répéta:
«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...
—Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
—Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.
«Vous le croyez, dites, vous le croyez?
—Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon cœur me dit que cela sera.
—Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.
—Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous écrire.