—Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
—Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»
Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire:
«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»
En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se jouait sur ses lèvres.
Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.
Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte d'une migraine.
«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?
—Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui, peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.
Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.