Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif, quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son cœur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait avec Dessalles.
Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol, son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et, par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de tendresse.
Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande envie de demander à sa tante la permission de rester.
«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?—lui dit-il. La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication était empreinte:
—Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.»
Pierre auquel elle s'adressait, sourit.
«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas, Marie?
—Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.
Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation interrompue par la sortie des enfants.
La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia, mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un sentiment nouveau.