On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion en termes vifs et tranchants.

«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut être de la coterie Tatarinow et Krüdner!

—Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?»

Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de l'administration.

Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en lui demandant où en était son affaire.

«Laquelle? demanda Rostow.

—Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir.

—Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que peuvent-ils y faire?

—Ils peuvent...

—Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow.