Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-sœur la suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle, dans le coin le plus obscur.
«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans lâcher sa pipe.
—Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow.
—Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien: il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est inévitable, et chacun le sent!»
Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel gouvernement.
«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg...
—À qui?
—Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!»
Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.
«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère.