—Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent, et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais aussi l'indépendance et l'activité!
—Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui, enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au gouvernement?
—Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de chacun.
—À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal.
—Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?»
Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion, rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son cœur, et, sans s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter rangées sur le bureau de son oncle.
«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le «Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien, va alors pour une révolte[41], c'est autre chose, et là je suis votre homme!!!»
Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements imaginables, son opinion seule était juste et vraie.
«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!»
Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.