—Sacristain?
—Et Pharmacien ne tire pas ... ajoutai-je.
—Sacristain? On ne peut pas atteler Sacristain à gauche, me répondit Philippe sans prendre garde à ma dernière remarque.—Sacristain n'est pas un cheval qu'on puisse atteler à gauche ... à gauche il faut un cheval, en un mot, qui soit un cheval, et non pas comme celui-ci....»
En prononçant ces mots, Philippe se pencha à droite, et, tirant la bride de toutes ses forces, il se mit à donner des coups de fouet au pauvre Sacristain, quoique l'animal fît tous ses efforts et tirât à lui seul la britchka. Philippe ne cessa cet exercice que lorsqu'il jugea nécessaire de se reposer et de remettre, Dieu sait pourquoi! son chapeau de côté, bien qu'il fût en place et tînt ferme sur sa tête.
Je profitai de ce moment de répit pour prier Philippe de me laisser conduire un instant. Il me remit d'abord une guide, puis la seconde, et enfin toutes les six et le fouet. Alors je fus au comble du bonheur. Je m'efforçai d'imiter le cocher, et je lui demandai si je conduisais bien; mais il se montra plutôt mécontent, disant que Pharmacien tirait trop et que La Nouvelle ne tirait rien du tout, et il finit par placer son coude devant ma poitrine et me reprit les rênes.
La chaleur devenait toujours plus intense; de petits nuages blancs se gonflaient comme des bulles de savon, s'élevaient, envahissaient le firmament, et, pressés les uns contre les autres, semblaient un troupeau de moutons, puis, se condensant, formaient une masse compacte d'un gris sombre.
Tout à coup, je vis une main tenant une bouteille et un paquet sortir de la portière du carrosse. Vassili, avec une agilité surprenante, sauta de la britchka sans faire arrêter et, courant après l'autre voiture, revint aussitôt chargé de talmouses et de kvass (boisson au goût aigrelet préparée avec du pain).
Aux descentes, quand la pente est raide, nous mettons tous pied à terre, et souvent nous courons pour voir qui arrivera le premier au pont ou à un autre but, tandis que Vassili et Iakov, après avoir enrayé les deux voitures, soutiennent le carrosse chacun d'un côté, comme s'il leur était possible de le retenir s'il venait à verser. Enfin, avec la permission de Mimi, Volodia ou moi, nous montons auprès d'elle et changeons de place avec Katienka ou Lioubotchka. Elles sont ravies et trouvent, non sans raison, qu'il est beaucoup plus gai de voyager dans la britchka découverte que dans le carrosse fermé.
Quelquefois, en, traversant un bosquet, nous nous arrêtons, nous faisons une cueillette de branches vertes dont nous formons une tente au-dessus de la britchka. Bientôt ce pavillon ambulant court à toute haleine après le carrosse, et Lioubotchka glapit d'une voix perçante, ce qui est, chez elle, le signe d'un contentement parfait.
Cette fois, nous apercevons le village où nous ferons halte. Je flaire déjà l'odeur du village: la fumée, le goudron, les talmouses; j'entends des voix, des pas, des bruits de roues; les grelots ne résonnent plus comme lorsque nous étions en plein champ. De chaque côté de la route se dressent des isbas (cabanes) aux toits de chaume, avec des perrons en bois sculpté et de toutes petites fenêtres ornées de volets rouges ou verts; parfois, à une de ces croisées apparaît la tête d'une paysanne curieuse.