Puis voici les enfants du village, garçons et fillettes, ayant pour tout vêtement une chemise; les yeux écarquillés et les bras ouverts d'étonnement, ils restent comme figés à leur place à notre aspect, ou trottinent, leurs pieds nus enfoncés dans la poussière, et courent après les voitures en s'efforçant de se jucher sur les malles attachées derrière, malgré Philippe qui les menace de son long fouet.
Maintenant, plusieurs aubergistes à la tête roussâtre se cramponnent aux deux portières de nos voitures et tâchent, par leurs belles promesses et leurs paroles alléchantes, de se faire donner la préférence.
Halte! les chevaux s'arrêtent. Les portails grincent, les palonniers frottent contre les murs, et nous faisons notre entrée dans la cour de l'auberge.
Nous avons devant nous quatre heures de répit et de liberté.
Le soleil descendait vers l'occident, et ses rayons obliques me brûlaient la nuque et les joues d'une façon insupportable; il n'y avait pas moyen de poser la main sur le rebord de la voiture, tant il était chaud. Une poussière épaisse tourbillonnait sur la route et remplissait l'air; pas le moindre souffle de vent ne s'élevait pour l'emporter. Devant nous, à une distance toujours égale, se balançait le carrosse poudreux, surmonté de malles, derrière lesquelles j'apercevais par moments le fouet que balançait Philippe, ou son chapeau et la casquette de Iakov.
Je ne savais que faire de moi-même; ni la vue de Volodia qui dormait près de moi, le visage noir de poussière, ni les mouvements d'épaules de Philippe, ni l'ombre allongée de notre britchka qui nous suivait en dessinant un angle aigu, rien ne parvenait à me distraire. Toute mon attention était concentrée sur les poteaux qui indiquaient les verstes parcourues et que j'apercevais de loin, ainsi que sur les nuages, qui n'étaient plus disséminés, mais s'avançaient dans le ciel, réunis en une vaste et sinistre nuée ombrée de noir, de fort mauvais augure. De temps en temps le tonnerre grondait, ce qui avivait de plus en plus mon impatience d'arriver à une auberge. L'approche de l'orage me causait un inexprimable sentiment d'angoisse et de frayeur, très pénible à supporter.
Nous avions encore dix verstes à parcourir pour gagner le village le plus proche, et l'énorme nuée d'un lilas sombre, venue je ne sais d'où, s'avançait rapidement vers nous, bien qu'il n'y eût pas de vent. Le soleil, encore à découvert, faisait ressortir la masse imposante du nuage, d'où émanaient en tous sens, jusqu'aux bords de l'horizon, de larges rayons grisâtres. De temps en temps, au loin, un éclair s'allumait, et j'entendais un bruit sourd qui allait grossissant, se rapprochait de nous et éclatait dans un long roulement saccadé parcourant la voûte céleste.
Tout à coup Vassili se lève sur le siège et relève la capote de la britchka, les cochers mettent leurs armïaki (manteaux), et, à chaque coup de tonnerre, ils ôtent leurs casquettes et se signent. Les chevaux dressent l'oreille, leurs naseaux se gonflent comme pour aspirer l'air frais, qui descend de la nuée poussée toujours plus près de nous, et la britchka, vole avec une célérité croissante sur la route poussiéreuse.
J'éprouve un sentiment désagréable; il me semble que mon sang coule plus vite dans mes veines.
Déjà les nuages épars commencent à intercepter le soleil; le voilà qui nous regarde pour la dernière fois, il éclaire d'une lumière fugitive l'horizon sombre et menaçant, et il disparaît. En un clin d'œil tout ce qui nous entoure a changé d'aspect et pris un caractère lugubre. Le bosquet de trembles est secoué de frissons; les feuilles sont devenues d'un blanc terne et se détachent durement sur le fond violacé du grand nuage; elles bruissent et palpitent. Les cimes des hauts bouleaux commencent à se balancer, et des tas d'herbe sèche s'éparpillent sur le chemin. Les martinets, les hirondelles, avec leurs guimpes blanches, planent autour de la britchka, passent sous le poitrail des chevaux, comme si elles voulaient nous arrêter dans notre course. Les choucas, les ailes déployées, volent en biais dans l'air. Nous avons ramené sur nous le tablier de cuir; les quatre bouts se soulèvent et laissent pénétrer des bouffées d'air humide; les coins se tordent dans toutes les directions et battent contre la voiture.