«Et mon père vint avec moi. Nous entrâmes chez un traiteur et nous nous mîmes à une petite table. Je demandai deux cruches de bière; quand on les eut apportées, nous bûmes chacun un verre; mon frère Johann prit aussi un verre.
«Cher papa, dis-je alors, ne dites plus que vous n'avez qu'un fils et que vous devez vous en séparer; il me semble que mon cœur va éclater quand vous parlez ainsi.... Mon frère Johann ne fera pas le service militaire, moi je serai soldat. Karl n'est nécessaire à personne ici, et Karl sera soldat.
«Vous êtes un honnête homme, Karl,» me dit mon père, et il m'embrassa.
«Et je suis devenu soldat.»
«Nous étions alors dans des temps terribles, cher Nicolas, continua Karl Ivanovitch dans son récit. C'était l'époque de Napoléon.
«Il voulait conquérir l'Allemagne, et nous avions à défendre notre Vaterland jusqu'à la dernière goutte de notre sang.
«J'ai été à Ulm! j'ai été à Austerlitz! j'ai été à Wagram! Ich war bei Wagram!
—Comment, vous aussi vous vous êtes battu? demandai-je avec stupéfaction, en le regardant. Est-ce que vous avez tué des hommes?»
Karl Ivanovitch me rassura immédiatement à ce sujet.
«Un jour un grenadir français était resté en arrière, et il tomba au bord de la route. Je courus sur lui avec mon fusil et je voulus le percer de ma baïonnette; mais le Français rejeta son fusil en arrière et me demanda grâce, et je lui ai laissé la vie.