Et, à cette pensée, je sanglote assis sur un coffre dans l'obscur réduit.
Puis, tout à coup, je me rappelle le honteux châtiment qui m'attend; la réalité apparaît à mes yeux sous son jour véritable, et tous mes rêves s'effacent en un clin d'œil.
Bientôt, pourtant, mes songes recommencent; je me vois déjà en liberté et hors de ma famille. Je me fais hussard et je pars pour la guerre. De tous côtés les ennemis fondent sur moi, je brandis mon sabre, et j'en tue un; encore un coup de sabre, et un second ennemi tombe raide, puis un troisième de même. Enfin, exténué de fatigue, couvert de blessures, je glisse sur la terre et je crie: «Victoire!» Un général à cheval se dirige vers moi et dit: «Où est notre libérateur?» On me désigne, alors il se jette à mon cou en versant des larmes et crie: «Victoire!»....
Me voilà remis de mes blessures, et je me promène sur le boulevard de Tver, à Moscou, le bras en écharpe soutenu par un mouchoir de couleur noire. Je suis général! Le Tzar vient au-devant de moi et demande qui est ce jeune homme couvert de blessures? On lui répond que c'est le célèbre héros Nicolas!—Le Tzar s'approche de moi et me dit: «Je te remercie, et je t'accorde tout ce que tu me demanderas!»
Je salue respectueusement le Tzar, et, m'appuyant sur mon sabre, je lui dis:
«Je suis heureux, grand Tzar, d'avoir pu verser mon sang pour ma patrie, et j'aurais voulu mourir pour elle; mais, puisque tu me fais la grâce de souffrir que je t'adresse une prière, je te supplie de permettre que j'extermine mon ennemi, l'étranger, Saint-Jérôme. Je veux exterminer mon ennemi Saint-Jérôme.»
Alors je me tourne vers Saint-Jérôme, et je lui dis d'un ton sévère: «Tu as fait mon malheur, à genoux!»
Mais, hélas! juste à cet heureux moment, je me rappelle qu'à chaque instant le véritable Saint-Jérôme peut entrer avec la verge, et je ne suis plus un général qui sauve son pays, mais l'être le plus misérable et le plus piteux de toute la terre.
Ou bien encore je me figurais que j'étais mort de chagrin, et je me représentais sous de vives couleurs le saisissement de Saint-Jérôme en trouvant à ma place un corps privé de vie.
Puis je me rappelais ce que Nathalia Savichna m'avait dit, que l'âme d'un mort hante la maison pendant quarante jours. Et je me voyais, invisible à tous, errant après ma mort dans les différentes pièces de la maison; j'entendais les larmes sincères de Lioubotchka, les regrets de grand'mère et les reproches que mon père adressait à Saint-Jérôme.