Le médecin vient trois fois par jour, et il y a eu déjà plusieurs consultations. La malade n'a pas changé de caractère; elle gronde toujours son entourage et surtout papa; elle traîne sur certains mots et dit: «Mon cher.»
Mais voici déjà quelques jours qu'on ne nous laisse plus entrer chez elle.
Un matin, au milieu d'une leçon, Saint-Jérôme vint me proposer de faire une promenade en traîneau avec ma sœur et Katienka.
En montant en traîneau, je vois que la rue est couverte de paille sous les fenêtres de grand'mère et que des inconnus en manteaux bleus se tiennent devant la maison. Malgré cet indice, je ne devine pas pourquoi on nous fait sortir à une heure aussi indue.
Ce jour-là, pendant toute la promenade, nous nous trouvons, ma sœur et moi, dans cet état de folle gaieté où tout devient un prétexte pour rire. Un marchand ambulant saisit son plateau et traverse la rue en courant, et nous partons d'un éclat de rire. Un cocher, conduisant une haridelle, secoue les guides et veut nous devancer,—et de rire. Le fouet de Philippe s'accroche sous le traîneau et il se retourne en disant: «Eh ma!» et nous nous tenons les côtes à force de rire.
Mimi déclare d'un ton mécontent qu'il n'y a que les sots qui rient sans cause, et Lioubotchka, toute rouge de rire contenu, me regarde à la dérobée; nos yeux se rencontrent, et nous éclatons d'un rire fou qui nous met des larmes dans les yeux; impossible de retenir les accès d'hilarité qui nous étouffent.
A peine sommes-nous un peu calmés, que je répète la phrase sacramentelle qui est à la mode chez nous depuis quelque temps, et qui ne manque jamais de produire une explosion de gaieté.
En revenant, lorsque nous nous trouvons devant la maison, comme j'ouvre la bouche pour faire à Lioubotchka une belle grimace, mes yeux tombent sur le couvercle noir d'une bière appuyée contre un des battants de la porte cochère. Et, tout saisi, je reste la bouche ouverte.
Saint-Jérôme vient à notre rencontre, le visage pâle:
«Votre grand'mère est morte,» nous dit-il.