Le prince Neklioudof m'avait frappé à première vue par son extérieur et par sa conversation. C'est peut-être parce que ses idées ressemblaient trop aux miennes, que le sentiment que j'ai ressenti, en le voyant pour la première fois, n'était rien moins qu'amical.
Je lui en voulais pour son regard prompt, sa voix ferme, son air altier, par-dessus tout pour l'indifférence absolue qu'il manifestait pour ma personne.
Souvent, j'avais une envie folle de le contredire au milieu d'une conversation. J'aurais voulu, pour le punir de son dédain, l'emporter sur lui dans la discussion et lui prouver que je ne manquais pas d'esprit, bien qu'il ne consentît pas à s'occuper de moi; mais la timidité me retenait.
Le soir, lorsque ma dernière leçon fut finie, je montai, selon mon habitude, auprès de mon frère. Je le trouvai étendu, les pieds sur le divan, accoudé et la tête appuyée sur sa main; il lisait un roman français. Il leva la tête pour une seconde, me jeta un coup d'œil et se replongea dans sa lecture. Rien de plus simple, ni de plus naturel que ce mouvement, et cependant j'en fus froissé.
Il me semblait que ce regard voulait dire: Pourquoi Nicolas est-il venu? Et, puisqu'il avait aussitôt baissé la tête, c'est qu'il ne voulait pas me laisser voir que ma visite l'ennuyait.
Ce besoin de donner de l'importance aux choses les plus insignifiantes était un des traits caractéristiques de mon adolescence.
Je m'approchai de la table, et je pris un livre; mais, avant de l'ouvrir, il me vint à l'idée que c'était très comique de rester ainsi sans échanger une parole, lorsque mon frère et moi, nous ne nous étions pas vus de toute la journée.
«Est-ce que tu sors ce soir? demandai-je.
—Je ne sais pas; pourquoi?
—Je l'ai demandé comme ça,» répondis-je. Et voyant que la causerie ne prenait pas, je me mis à lire.