Le second de ces jeunes gens, Serge Ivine, était un brun aux cheveux frisés, au petit nez ferme et retroussé, aux yeux bleu-foncé, aux lèvres très fraîches et rouges, qui laissaient d'habitude entrevoir une rangée de dents blanches avançant un peu; son visage exprimait une vivacité peu commune.
Jamais il ne souriait, il était très sérieux ou riait de tout son cœur, d'un rire franc, sonore et très communicatif. Sa beauté originale frappait à première vue. Je me sentais attiré vers lui par un entraînement irrésistible. Il me suffisait de le voir pour être tout à fait heureux; toutes les fibres de mon âme se concentraient dans ce seul désir: le voir.
Lorsqu'il m'arrivait de passer trois ou quatre jours sans le rencontrer, je commençais à m'ennuyer, et j'étais triste jusqu'aux larmes.
Éveillé ou endormi, je ne rêvais qu'à lui; le soir, en me couchant, je souhaitais de le voir dans mes songes; dès que je fermais les yeux, je le voyais devant moi et j'entretenais avec délices cette vision comme ma plus exquise jouissance. Je n'aurais avoué ce sentiment à personne au monde, tant il m'était précieux.
Est-ce à cause de l'obsession de mes yeux ardents qui le dévoraient ou parce qu'il ne ressentait aucune sympathie pour moi? mais il ne me cachait point qu'il préférait jouer et babiller avec Volodia plutôt qu'avec moi; cette indifférence ne troublait pas mon bonheur; je n'espérais rien, je ne demandais rien, j'étais prêt pour lui à tous les sacrifices.
Sa présence excitait en moi, à côté de mon inclination passionnée et au même degré, un autre sentiment, la crainte de lui faire de la peine, de le blesser, de lui déplaire.
Est-ce un effet de l'expression arrogante de son visage, ou parce que, conscient de ma laideur, je prisais trop haut cette qualité chez les autres, ou simplement, parce que c'est un signe caractéristique de l'affection? Mais je ressentais pour lui autant de crainte que de tendresse.
Lorsqu'il m'adressa la parole pour la première fois, ce bonheur imprévu me troubla si fort que je rougis, je pâlis, et je ne pus rien répondre.
Mon idole avait une mauvaise habitude; quand il se mettait à réfléchir il fixait un point quelconque en clignant des yeux et en relevant les narines et les sourcils. Tout le monde trouvait que ce tic le déparait; moi, je le trouvais charmant, et, sans y penser, je l'imitai si bien que, quelques jours après que j'eus fait sa connaissance, grand'mère me demanda si c'était parce que j'avais mal aux yeux que je les faisais clignoter, comme un hibou.
Je n'ai jamais soufflé à mon idole un mot des sentiments qu'il m'inspirait, mais il sentait son pouvoir sur moi, et, sans en avoir conscience, despotiquement, il en usait dans nos relations. Malgré toute mon envie de lui ouvrir mon cœur, je le craignais trop pour pouvoir me décider à lui faire des aveux; je m'efforçais, au contraire, de me montrer indifférent, et je me soumettais à lui sans murmurer. Parfois son joug me semblait lourd, insupportable; mais je n'avais pas la force de le secouer.