Je ne peux me rappeler sans tristesse ce pur et frais sentiment d'affection désintéressée et sans bornes, qui est mort sans avoir pu se répandre au dehors et sans trouver un sympathique écho.
Étrange anomalie! quand j'étais enfant, je faisais tout mon possible pour ressembler à une grande personne, et, depuis que j'ai cessé d'être un enfant, j'ai souvent souhaité de le redevenir.
Que de fois la crainte de paraître trop petit garçon m'a retenu dans mes rapports avec Serge Ivine. Cette crainte figeait le sentiment prêt à déborder et m'obligeait à le dissimuler! Non seulement je ne me permettais pas de l'embrasser, de prendre sa main, de lui dire combien j'étais heureux de le voir, mais je n'osais même pas lui donner son petit nom d'amitié; je l'appelais toujours Serge, tout court.... Telle était la règle entre nous.
Il nous semblait que toute expression du sentiment prouvait de l'enfantillage, et que celui qui se la permettait n'était qu'un gamin. C'est ainsi que, sans avoir passé par les épreuves amères qui rendent les hommes prudents et froids dans leurs relations, nous nous sommes privés des pures jouissances d'un tendre attachement enfantin, rien que pour imiter les grandes personnes.
Je courus recevoir les Ivine dans l'antichambre, et, après les avoir salués, je m'élançai auprès de grand'mère pour lui annoncer cette visite, comme si c'était un événement qui devait la combler de joie. Puis, mon regard obstinément fixé sur Serge, j'entrai avec lui au salon, et je me mis à épier ses moindres mouvements.
Grand'mère le considéra de ses yeux perçants et prononça qu'il avait grandi. J'éprouvais pendant cet examen la même alternative de crainte et d'espérance qu'éprouve un artiste en attendant le jugement d'un arbitre respecté sur son œuvre.
Le jeune précepteur des Ivine, Herr Frost, descendit avec nous au jardin, après avoir demandé à grand'mère sa permission. Il s'assit sur un banc vert, croisa pittoresquement les jambes, glissa entre elles sa canne à pomme de bronze, et alluma un cigare, de l'air d'un homme qui est très satisfait de sa pose.
Herr Frost était un allemand, mais un allemand d'une toute autre allure que notre bon Karl Ivanovitch. D'abord il parlait correctement le russe, et le français avec un mauvais accent; il avait la réputation, surtout auprès des dames, d'être ... «très savant homme»; secondement, il portait des moustaches rousses et une grosse épingle de rubis dans sa cravate de satin noir dont les bouts étaient passés sous les bretelles; son pantalon était d'un bleu clair à reflets chatoyants et pourvu de sous-pieds; troisièmement, il était jeune, sa tête était belle quoique suffisante, et ses pieds musculeux. C'était le type du jeune allemand russifié qui veut jouer un rôle et faire le vert-galant.