ILS SUIVAIENT LEUR JEUNE PRÉCEPTEUR.


Nous nous amusions beaucoup au jardin; le jeu du brigand marchait on ne peut mieux, lorsqu'un accident vint tout bouleverser.

Serge était le brigand lancé à la poursuite des voyageurs; il fit un faux pas et, dans l'élan de la course, heurta du genou contre un arbre avec tant de violence que je crus qu'il s'était cassé en mille morceaux. Oubliant que je représentais le gendarme, et que ma consigne me prescrivait de m'emparer du brigand, je m'approchai de Serge pour lui demander s'il s'était fait mal. Pour toute réponse il se fâcha, serra les poings, tapa du pied et me cria d'une voix qui prouvait clairement qu'il s'était fait beaucoup de mal:

«Mais qu'est-ce que cela signifie? Ce n'est pas du jeu! Pourquoi ne m'arrêtes-tu pas?» répéta-t-il plusieurs fois en guettant du coin de l'œil nos deux frères, qui, en leur qualité de voyageurs, couraient sur le sentier, et, tout à coup, il fondit sur eux avec un éclat de rire bruyant.

Je ne peux pas rendre l'impression que me fit cet acte héroïque; j'en fus frappé et charmé. Comment! malgré une souffrance aiguë, me disais-je, il ne pleure pas, ne laisse même pas voir qu'il a mal et n'abandonne pas le jeu, pas même pour un instant! J'eus bientôt une nouvelle occasion d'admirer son courage et la fermeté de son caractère.

Un nouveau compagnon de jeu se joignit à nous peu après cet incident; il s'appelait Ilinka Grap. C'était le fils d'un étranger pauvre qui avait vécu chez mon grand-père, et qui lui avait des obligations. Il croyait s'acquitter d'un devoir en envoyant son fils s'amuser avec nous. Il se trompait beaucoup en pensant que notre commerce pouvait lui donner du plaisir ou lui faire honneur; nous ne le regardions pas comme un ami, et nous ne prenions garde à lui que pour nous en moquer.

Ilinka Grap était un grand garçon de treize ans, maigre et pâle, ayant une mine d'oiseau et une expression débonnairement soumise. Il était très pauvrement vêtu; mais, en revanche, toujours pommadé avec une telle profusion, que nous avions l'habitude de dire que, les jours de soleil, la pommade devait fondre sur sa tête et couler sur ses habits. Maintenant, quand je pense à lui, je m'en souviens comme d'un bon, d'un très bon garçon, tranquille et serviable; mais, dans ce temps là, il me faisait l'effet d'un être insignifiant, qui ne méritait pas qu'on s'occupât de lui ou qu'on le prit en commisération.

Le jeu du brigand terminé, nous rentrâmes dans la maison. Pour passer le temps jusqu'au dîner nous nous livrâmes à des prouesses de gymnastique, voulant faire parade de notre habileté. Grap nous regardait avec un timide sourire d'étonnement. Lorsque nous l'engagions à en faire autant, il refusait en disant qu'il n'était pas assez fort.