«Il ne faut pas danser quand vous ne savez pas,» dit tout à coup mon père, d'une voix courroucée, à mon oreille, et, me poussant doucement de côté, il prit la main de ma danseuse et fit avec elle la figure à l'ancienne mode, et à l'approbation unanime des spectateurs, puis il la ramena à sa place.
Ah! qu'il me tardait de voir la fin de cette masourka! Dans mon angoisse, je criai à part moi:
«Mon Dieu! Pourquoi me mets-tu à une si rude épreuve?... Je le vois, tout le monde me méprise et me méprisera toujours.... Le chemin de l'amitié, des honneurs m'est fermé maintenant.... Tout est perdu!
«Pourquoi, pendant que je dansais, Volodia m'a-t-il fait des signes que tout le monde a pu voir, et qui ne me servaient à rien? Pourquoi cette vilaine princesse s'est-elle mise à examiner mes pieds?
«Pourquoi Sonitchka.... Oh! non, elle est toujours gentille, mais pourquoi a-t-elle souri aussi? Pourquoi papa a-t-il rougi et m'a-t-il saisi par la main? Est-ce que lui aussi, il a eu honte de moi? Oh! c'est terrible! Si maman avait été ici, elle n'aurait pas rougi de son Nicolinka....»
Et mon imagination s'envola au loin, vers cette chère image; je revis le pré devant la maison, les grands tilleuls dans le jardin, l'eau pure du petit lac au-dessus duquel planent les hirondelles, le ciel bleu sur lequel flottent des nuages blancs, transparents, les meules de foin odorant; les souvenirs irisés de ces joies paisibles se pressaient dans mon cerveau troublé....
[CHAPITRE XII]
APRÈS LA MASOURKA
Au souper, le jeune homme qui avait dansé le premier la masourka vint prendre place à notre table d'enfants; il m'honora d'une attention toute spéciale, ce qui aurait grandement flatté mon amour-propre, si, après ma déconfiture, j'avais pu être sensible à quoi que ce soit.