—Mais si vous saviez comme je suis ... j'aurais voulu dire: malheureux, mais je dis par timidité: comme je regrette de penser que vous allez partir bientôt, et que je ne vous reverrai pas.

—Pourquoi ne nous reverrons-nous pas? dit-elle en regardant le bout de ses petits souliers, et en promenant ses doigts le long du paravent près duquel nous passions; tous les mardis et tous les vendredis, je me promène avec maman sur le boulevard Tversky.... Est-ce que vous ne vous promenez jamais?

—Sans doute, je demanderai qu'on nous y conduise mardi prochain; et, si on ne veut pas, j'irai tout seul, sans chapeau ... je connais le chemin.

—Savez-vous, dit tout d'un coup Sonitchka, il y a des jeunes garçons qui viennent à la maison et à qui je dis tu; disons-nous tu. Veux-tu?» ajouta-t-elle en secouant sa petite tête et en me regardant dans les yeux.

Malgré cette invitation, je ne réussis pas de toute la soirée à placer le tu dans une seule phrase, bien que je composasse mentalement sans cesse de longues phrases où le tu revenait plusieurs fois. Je n'avais pas le courage de les dire. «Veux-tu» résonnait à mes oreilles tout le temps et m'enivrait; je ne voyais que Sonitchka.

Je remarquai par quel mouvement gracieux elle releva ses boucles, les jeta derrière les oreilles et découvrit la partie du front et des tempes que je n'avais pas encore vue; je regardai comment on l'emmitouflait dans le châle vert, si haut, que je ne voyais plus que le bout de son petit nez, et que, si elle n'avait pas pratiqué avec ses doigts rosés une petite ouverture pour la bouche, elle courait le risque d'être étouffée; je me rappelle comment elle descendit l'escalier avec sa mère et, arrivée au bas, se retourna vivement vers nous, inclina la tête et disparut derrière la porte.

Volodia, les Ivine, le jeune prince Étienne, moi, nous étions tous épris de Sonitchka; nous nous tenions sur l'escalier pour la suivre des yeux jusqu'au dernier moment. A qui son dernier salut était-il destiné? Je l'ignore; mais, en cet instant, je ne doutais pas qu'il fût pour moi.

Ce soir-là, en prenant congé de mes amis, je parlai à Serge sans aucun trouble, même je lui serrai la main un peu froidement. Je ne sais s'il a compris qu'il venait de perdre ma préférence, car il se montra très indifférent, mais il a dû regretter le pouvoir qu'il exerçait sur moi.

Je devenais pour la première fois infidèle dans mes affections, et, pour la première fois, je goûtai la douceur d'aimer. J'étais heureux de pouvoir échanger un sentiment d'amitié qui m'était devenu une habitude, contre un nouveau sentiment plein de mystère et de charme.

Et enfin, cesser d'aimer pour aimer encore, n'est-ce pas aimer deux fois plus qu'avant?