La présence de Sonitchka et sa gaieté, jointes à l'influence du verre de champagne, m'avaient fait oublier tout à fait ma récente mésaventure. Je me livrai à toutes sortes de gambades plus drôles l'une que l'autre; tantôt j'imitais le cheval, courant au petit trot et relevant fièrement les pieds, ou le mouton qui s'emporte contre le chien, et je trépignais sur place, je riais de tout mon cœur, sans m'inquiéter de l'impression que je faisais sur les spectateurs.

Sonitchka riait aussi sans interruption, et, entre autres, d'un vieux monsieur qui, après avoir étendu son mouchoir à terre, levait lentement les pieds et faisait semblant d'avoir beaucoup de peine à sauter par-dessus, et elle se tint presque les côtes, lorsque je fis de grands bonds jusqu'au plafond, pour lui montrer mon adresse.

En traversant le cabinet de grand'mère, je me regardai dans le miroir; je vis un petit garçon dont le visage était en sueur, les cheveux hérissés, et dont le toupet se tenait tout droit, mais l'expression générale de cette physionomie était si bonne, si gaie, si débordante de santé et de vie, que je me plus à moi-même.

«Si j'étais toujours comme je suis maintenant, pensai-je, je pourrais encore plaire....»

Mais, lorsque je portai de nouveau les yeux sur le joli visage de ma partenaire, je remarquai qu'il avait le même air de gaieté, de santé et d'insouciance qui m'avait tant charmé chez moi, et, en outre, une gracieuse et douce beauté, dont l'absence me remplit de dépit contre ma propre image. Je compris qu'il était absurde de ma part de vouloir captiver un être aussi charmant.

Je ne pouvais attendre la réciprocité, et je n'y songeai même pas; mon âme débordait de joie sans cela. Je ne comprenais pas qu'on pût demander un bonheur plus grand que celui dont ce sentiment remplissait mon cœur, et qu'on pût souhaiter autre chose que de le voir durer éternellement.

J'étais heureux! mon cœur palpitait comme un pigeon qui bat des ailes; je sentais mon sang affluer sans cesse vers lui, et je me sentais pris d'une douce envie de pleurer.

Dans le corridor, quand nous sortîmes du salon, je me dis: Comme je serais heureux si je pouvais passer toute ma vie avec elle, dans un recoin obscur, ignorés de tout le monde!

«N'est-ce pas, Sonitchka, c'était très gai aujourd'hui? lui murmurai-je d'une voix basse et tremblante, puis je hâtai le pas, effrayé, moins de ce que j'avais exprimé, que de ce que j'aurais voulu dire.

—Oui ... très gai! répondit-elle en tournant vers moi sa tête, avec une expression si sincère et si bonne, que je me rassurai aussitôt.