Cette idée si simple me frappa et me sembla douce; je me rapprochai encore de Nathalia Savichna. Elle avait croisé les mains sur sa poitrine et regardait le ciel; ses yeux humides et enfoncés exprimaient une douleur intense, mais tranquille. Elle avait la ferme confiance que Dieu ne l'avait pas séparée pour longtemps de celle sur qui elle avait concentré, pendant un si grand nombre d'années, tout son amour.
«Oui, mon petit père, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je l'emmaillotais et qu'elle m'appelait Nacha. Je me rappelle comme elle courait au devant de moi et, me passant ses menottes autour du cou, m'embrassait en disant:
«Chère Nacha ..., ma belle, mon cher petit dindon....»
Et moi je badinais et je lui disais:
«Non, petite mère, vous ne m'aimez pas; bientôt vous serez grande et vous vous marierez, et vous oublierez tout de suite votre Nacha.... Elle resta pensive et dit: «Non, j'aimerais mieux ne pas me marier si je ne peux pas garder Nacha avec moi, je n'abandonnerai jamais Nacha.... Eh bien, voilà qu'elle m'a abandonnée; elle n'a pas voulu m'attendre.... Et comme elle m'aimait, cette pauvre défunte! Mais qui n'aimait-elle pas? En vérité! petit père, vous ne pourrez jamais oublier votre mère.... Ce n'était pas une femme, mais un ange du ciel. Quand son âme sera entrée dans sa gloire, elle vous aimera encore de là haut, et elle aura de la joie à vous contempler ici-bas....
—Pourquoi dites-vous, Nathalia Savichna, quand son âme sera entrée dans sa gloire ... n'y est-elle pas déjà?
—Non, petit père, dit la vieille servante en baissant la voix et en s'asseyant plus près de moi,—pour le moment son âme est encore là....» Elle montrait le ciel et parlait dans un murmure, avec tant de sentiment et de conviction, que je levai involontairement les yeux vers le ciel, et, regardant les corniches du plafond, je me mis à chercher je ne savais quoi, quelque chose. Nathalia Savichna reprit:
—Lorsque l'âme du juste monte au paradis, elle doit passer par quarante épreuves, petit père; elle doit passer encore quarante jours chez elle, dans sa maison.»
Elle me parla encore longtemps dans ce sens, avec autant de simplicité et d'assurance que si elle m'avait raconté les choses les plus ordinaires du monde, des choses qu'elle aurait vues, et sur le compte desquelles il n'eût pu s'élever aucun doute. Je l'écoutais en retenant mon souffle, et, sans comprendre tout à fait ce qu'elle me disait, j'avais une confiance absolue en ses paroles.
«Oui, petit père, maintenant elle est ici, elle nous regarde; elle écoute peut-être ce que nous disons.»