Elle aspira d'abord une prise de tabac, puis se dirigea à pas précipités vers le bahut. Les derniers vestiges de douleur, toutes traces de notre conversation disparurent pendant qu'elle accomplissait ses devoirs de femme de charge, bien qu'elle eût toujours l'air très grave.

«A quoi bon quatre livres? dit-elle en rechignant, tout en pesant le sucre, c'est assez de trois livres et demie.»

Et elle retira plusieurs morceaux de la balance.

«Et qu'est-ce que cela signifie?... Hier encore j'ai donné huit livres de riz, et ils en redemandent!... Non, je n'en donnerai pas! Ce voleur de cuisinier profite de ce que la maison est sens dessus dessous; et il croit que je ne m'en apercevrai pas!... Non je ne laisserai pas gaspiller le bien des seigneurs.... Je vous demande un peu!... huit livres!

—Mais que faut-il faire? insista Foka, il déclare que tout a été employé....

—Eh bien! prends alors!, prends! qu'il vole à son aise!...»

Je fus frappé de voir Nathalia Savichna passer sans transition d'un sentiment touchant à une humeur querelleuse, et de la voir entrer, dans des détails si minutieux.... Mais, à force d'y songer, j'ai compris ce qui s'était passé dans son âme; elle avait assez de force de caractère pour pouvoir remplir ses devoirs malgré son chagrin, et, en outre, la force de l'habitude la ramenait à ses occupations quotidiennes. La douleur l'avait si fortement saisie, qu'elle ne songeait même pas à la manifester, et ne croyait nullement nécessaire, pour prouver combien elle souffrait, de négliger les choses étrangères à sa peine; une pareille idée ne lui serait même jamais venue.

L'amour-propre est un des sentiments les moins compatibles avec une véritable douleur, et cependant il est si profondément ancré dans la nature humaine, que la douleur la plus vive est rarement assez puissante pour le bannir. L'amour-propre dans la douleur se manifeste par le désir de faire voir qu'on est triste ou malheureux, ou de faire preuve de fermeté, et ce vil désir, que nous ne nous avouons pas, ne nous abandonne jamais, pas même dans la plus grande douleur, et lui enlève sa puissance, sa dignité et sa sincérité.

Nathalia Savichna avait été si profondément frappée par son malheur qu'il n'était plus resté dans son âme un seul désir personnel, et elle continuait à vivre comme elle avait vécu jusque là, par la force de l'habitude.

Après avoir remis à Foka les provisions, en lui rappelant de ne pas oublier de faire préparer un gâteau pour le clergé de la paroisse, elle le congédia, prit son bas à tricoter et s'assit près de moi.