Le soleil, voilé un moment par un épais nuage blanc qui couvre le ciel du côté de l'est, se dégage tout à coup et inonde la campagne d'une clarté paisible et joyeuse. Autour de moi tout est beau, et mon âme est légère et sereine.
La route se déroule devant nous en une large bande irrégulière, qui court entre les champs couverts de chaume sec et les prairies brillantes de rosée; ici et là apparaît au bord du chemin un morne cytise ou un jeune bouleau, avec de tendres feuilles gommeuses, jetant une ombre immobile sur les ornières desséchées du sol argileux et sur la petite herbe verte qui borde la voie.
Le bruit monotone des roues et des grelots ne domine pas le chant des alouettes qui tournoient au-dessus de nos têtes. L'odeur de poussière, d'acide et de drap rongé par les mites, qui s'exhale toujours de notre britchka, est remplacée par un parfum de printemps; je sens en mon âme un trouble joyeux, un vague besoin d'activité, le désir de produire quelque chose, signe infaillible d'un vrai contentement.
Tout à coup, sur le sentier des piétons, qui côtoie notre route, je distingue des formes qui se meuvent lentement, et, je reconnais des pèlerines. Leurs têtes sont emmitouflées de mouchoirs malpropres; elles portent sur le dos des besaces faites d'écorce de bouleau; leurs jambes sont entourées de bandes de toile d'un blanc douteux, et leurs pieds chaussés de lourds souliers de tille. Relevant en mesure leurs bâtons, elles avancent presque sans prendre garde à nous et marchent lentement à la queue leu-leu, d'un pas pesant. A leur vue, ces questions se pressent dans ma tête: Où vont-elles? Que vont-elles faire? Leur voyage doit-il durer longtemps? Est-ce que leurs longues ombres rejoindront l'ombre du cytise devant lequel elles doivent passer?
Mais mon attention est bientôt détournée.
Une voiture attelée de quatre chevaux de poste vient à notre rencontre; encore deux secondes, et les visages qui apparaissent à la portière pour nous regarder d'un air aimable et curieux seront déjà loin, et il me semble étrange que ces personnes n'aient aucune communication avec nous, et que je ne les reverrai peut-être jamais.
Ensuite arrivent de côté deux chevaux poilus tout en sueur; ils courent en agitant leurs colliers, les traits serrés dans les avaloires. Derrière eux, sur un troisième cheval, dont le garrot est surmonté d'un arc avec une cloche suspendue, est perché un jeune postillon qui laisse pendre des deux côtés de l'animal ses longs pieds dans d'énormes bottes. Il retourne au relais, le chapeau de laine d'agneau rabattu sur une oreille, et chante en traînant un refrain plaintif, accompagné par le son de la cloche que le cheval fait tinter. Son visage et toute son attitude expriment tant de satisfaction nonchalante et d'insouciance, qu'il me semble que le comble du bonheur est d'être postillon, de ramener ses chevaux au relais et de chanter des airs tristes.
Voilà, maintenant, que dans le lointain, se découpe sur le ciel d'un azur lumineux l'église d'un village, avec son toit vert; puis j'aperçois le village lui-même, le toit rouge de la maison seigneuriale et le jardin verdoyant. Qui habite cette maison? Y a-t-il là des enfants, un père, une mère, un précepteur? Pourquoi n'entrons-nous pas dans ce château, et ne faisons-nous pas la connaissance de ses maîtres?
A présent, une longue file de grands chariots viennent à notre rencontre; ils sont attelés de trois chevaux frais, bien nourris et aux jarrets solides. Nous sommes obligés de nous tirer de côté pour les laisser passer.
«Qu'est-ce que vous transportez sur vos chars?» demande Vassili au premier charretier.