Il m'est rarement arrivé de passer plusieurs jours—je ne dirai pas aussi gaiement, j'aurais eu honte de me livrer à la joie—mais d'une manière aussi agréable, et avec un tel sentiment de bien-être, que les quatre journées qu'a duré notre voyage. Je n'avais plus devant les yeux ni la porte close de la chambre de maman, dont je ne pouvais m'approcher sans tressaillir, ni le piano, muet maintenant, que personne n'osait plus toucher et que nous regardions avec une sorte de crainte, ni les tristes vêtements de deuil, qu'avaient remplacés nos simples costumes de voyage; plus aucun de ces objets qui me rappelaient trop vivement ma perte irréparable et réprimaient en moi toute manifestation de vie, comme un outrage à la mémoire de celle qui nous manquait. En route, au contraire, les points de vue changent continuellement et des scènes variées attirent mon attention et la distraient; puis, le spectacle de la nature printanière remplit mon âme de sentiments joyeux, de satisfaction du présent et d'espérances lumineuses pour l'avenir.

Le lendemain matin, à l'auberge, l'impitoyable et trop zélé Vassili—c'est toujours le défaut des hommes qui entrent dans de nouvelles fonctions—retira la couverture de mon lit et m'annonça qu'il était temps de partir, que tout était prêt. J'eus beau parlementer, avoir recours à la ruse, me fâcher, pour prolonger d'un quart d'heure au moins mon doux sommeil du matin, rien n'y fit, et je devinai, au visage décidé de Vassili, qu'il serait inexorable et tout prêt à retirer vingt fois mon couvre-pied. Je sautai à bas du lit et je courus dehors pour faire ma toilette dans la cour.

Dans l'antichambre, le samovar bout déjà, et Mitka, le postillon, est devenu rouge comme une écrevisse à force de souffler sur les braises.

Le temps est humide et brumeux; on dirait qu'une vapeur monte des fumiers gras. A l'orient, le soleil éclaire le ciel d'une lumière éclatante et joyeuse, qui ruisselle sur les larges auvents des toits de chaume, tout autour de la cour, et fait reluire la rosée.

J'aperçois nos chevaux attachés sous le rebord des toits, devant les auges, et j'entends le bruit régulier de leur mastication. Un petit chien noir, à la fourrure épaisse, roulé en boule depuis l'aube sur un tas de fumier sec, s'étire paresseusement; puis, agitant la queue, part en trottinant pour chercher une meilleure place dans un autre coin de la cour.

L'hôtesse, affairée, ouvre le portail qui grince, et elle fait un bout de causette avec sa voisine endormie, pendant que les vaches, l'air sérieux et pensif, vont rejoindre le troupeau qu'on entend piétiner dans la cour, où les bêlements des agneaux et les voix graves des ruminants se confondent.

Notre cocher, Philippe, les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude, tourne la roue du puits et en retire le seau, en faisant rejaillir l'eau claire autour de lui, avant de le vider dans l'abreuvoir de chêne; tout auprès les canards déjà éveillés barbottent dans une flaque. J'ai du plaisir à regarder Philippe, avec sa large barbe touffue, ses grosses veines qui se gonflent et les muscles qui se dessinent nettement sur ses vigoureux bras nus, à chaque effort qu'il fait.

Derrière la cloison où Mimi a dormi avec Katienka et Lioubotchka, et à travers laquelle nous avons causé ensemble le soir, on entend un bruit de va-et-vient. La femme de chambre entre et sort sans cesse; enfin la porte s'ouvre, et on nous appelle pour prendre le thé.

Vassili, toujours en proie à un excès de zèle, entre continuellement dans la chambre et porte dans la voiture tantôt une chose, tantôt une autre, et tout le temps il fait des signes désespérés pour supplier Mimi de donner le signal du départ.

Les chevaux sont attelés et manifestent leur impatience en secouant souvent leurs grelots; les malles, les caisses, les petites boîtes ont été portées de nouveau dans les voitures, et nous cherchons à reprendre nos places. C'est en vain; nous trouvons sur les sièges de la britchka des monceaux de bibelots, et nous nous creusons la tête pour comprendre où tous ces objets étaient casés la veille et où nous pourrons bien nous asseoir. Une boîte à thé, en noyer, avec un couvercle en forme de triangle, a été fourrée sous moi et fait mon désespoir; mais Vassili me promet que la boîte se rangera en route, et je suis forcé de me contenter de cette assurance.