Mais l'étrange, c'est qu'ayant compris tout ce mensonge bien vite et l'ayant renié, je ne renonçai pas au titre que me donnèrent ces hommes, à celui d'artiste, de poète et de maître.

Je m'imaginais naïvement que moi du moins j'étais poète, artiste, et que je pouvais enseigner à tous, ne sachant pas ce que j'enseignais.

Et c'est ce que je continuai de faire.

De ma liaison avec ces hommes, j'emportai un nouveau vice, un orgueil qui se développa jusqu'à la maladie, une folle assurance de me croire voué à enseigner aux hommes ne sachant pas quoi moi-même.

Maintenant, quand je me rappelle ce temps, mon humeur d'alors et le caractère de ces gens,—du reste il y en a des millions qui leur ressemblent aujourd'hui,—je les plains, j'ai honte et j'ai envie de rire à la fois; j'éprouve ce sentiment qui s'empare de nous dans la maison des fous.

Nous étions tous convaincus alors qu'il nous fallait parler et parler sans cesse, écrire, imprimer aussi vite que possible et autant que possible; que tout cela était nécessaire pour le bien-être de l'humanité.

Et des milliers d'entre nous, tout en se grondant et se chicanant, imprimaient, écrivaient et prétendaient instruire les autres. Et, ne remarquant pas que nous ne savions rien, qu'à la question de la vie la plus simple: Qu'est-ce qui est bon et qu'est-ce qui est mauvais? nous ne savions que répondre, nous parlions tous ensemble, n'écoutant rien ni personne, quelquefois admirant et louant l'un ou l'autre, à la condition d'en être loué et admiré aussi; d'autres fois nous irritant l'un contre l'autre tout à fait comme des fous dans un asile.

Des milliers d'ouvriers travaillaient nuit et jour, et de toutes leurs forces, composaient, imprimaient des milliers de mots que la poste répandait dans toute la Russie; et puis nous enseignions plus longuement encore sans trouver le temps d'enseigner tout, et nous nous fâchions toujours de ce qu'on ne nous écoutait pas assez.

Ce n'est que maintenant que je comprends ce temps bien étrange.

Notre désir le plus vrai et le plus intime était de recevoir le plus d'argent et de louanges possible.