Je ne vois que cela puisque c'est la seule vérité. Tout le reste est mensonge.

Ces deux gouttes de miel qui, plus longtemps que les autres, me détournaient les yeux de la cruelle vérité,—l'amour pour ma famille et pour les lettres, que je nommais art,—n'avaient plus de douceur pour moi.

—La famille ... me disais-je;—mais la famille—épouse, enfants, ils sont donc aussi des hommes. Ils se trouvent dans les mêmes conditions que moi: ils doivent ou vivre dans le mensonge, ou bien voir l'affreuse vérité.... Pourquoi donc doivent-ils vivre?

Pourquoi les aimerais-je, les protégerais-je, veillerais-je sur eux? Pour qu'ils connaissent le même désespoir qui est en moi ou pour qu'ils vivent en êtres stupides?

Les aimant, je ne puis leur cacher la vérité; chaque pas dans le savoir mène vers cette vérité. Et la vérité, c'est la mort.

L'art, la poésie....

Longtemps sous l'influence du succès et des louanges des hommes, je me persuadais que c'était là un travail qu'on pouvait faire malgré la mort qui détruira tout: mes actions et jusqu'à leur souvenir. Je voyais clairement que l'art est un ornement de la vie, un attrait de la vie. Mais la vie ayant perdu pour moi son attrait, comment pouvais-je y attirer les autres? Tant que j'ai vécu, sans me rendre compte de ma propre vie, influencé que j'étais par la vie des autres, tant que j'ai pensé que la vie avait un sens, bien que je ne pusse pas le définir, le reflet de la vie dans la poésie et dans les arts me faisait plaisir et je m'amusais à la regarder dans ce petit miroir de l'art. Mais lorsque je m'efforçai de trouver le sens de la vie, lorsque je sentis la nécessité de vivre moi-même,—ce petit miroir me devint inutile, superflu, à la fois-drôle et pénible. Il m'était déjà impossible de me consoler en voyant dans ce miroir que ma situation était stupide et désespérante. C'était bien de m'en réjouir quand je croyais au fond de mon âme que ma vie avait du sens. Alors ce jeu des lumières de la vie—comique, tragique, touchante, belle, affreuse—m'amusait. Mais lorsque je sus que la vie est horrible et n'est qu'un non-sens, le jeu du petit miroir ne pouvait plus me divertir. Le miel avait perdu pour moi toute douceur, car je voyais le dragon et les souris ronger mon appui.

Mais ce n'est pas tout encore. Si j'eusse simplement compris que la vie n'a pas de sens, j'aurais pu le savoir tranquillement, j'aurais pu savoir que tel est mon sort. Mais je ne pouvais pas me tranquilliser par là. Si j'avais été comme un homme dans une forêt qu'il sait sans issue, j'aurais pu vivre; mais j'étais comme un homme égaré dans la forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie: il sait que chaque pas l'égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se jeter de tous côtés.

Voilà ce qui était affreux!

Et pour me débarrasser de cet effroi je voulais me tuer: j'éprouvais l'horreur de ce qui m'attendait, je savais que cette horreur est encore plus terrible que la situation même, mais je ne pouvais pas attendre la fin patiemment.