Se sauvant d'une bête féroce, le voyageur saute dans un puits sans eau; mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux, n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter au fond pour ne pas être dévoré par le dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la fente du puits. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte certaine; mais il se cramponne toujours et voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous.

Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement; mais, pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et il trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel; il les atteint avec la langue et les suce avec volupté.

C'est ainsi que je me tiens sur les branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m'attend inévitablement, prêt à me déchirer, et je ne puis comprendre pourquoi je suis martyrisé de la sorte. J'essaye de sucer ce miel qui me consolait autrefois; mais ce miel ne me réjouit plus et la souris blanche ainsi que la souris noire rongent jour et nuit la branche à laquelle je me tiens. Je ne vois qu'une seule chose: l'inévitable dragon et les souris—et je ne puis détourner d'eux mon regard.

Ceci ce n'est pas une fable, mais c'est la pure, l'incontestable vérité, compréhensible pour tous.

La supercherie des jouissances de la vie passée, qui étouffaient l'horreur du dragon, ne m'abuse plus.

On a beau me dire:

—Tu ne peux pas comprendre le sens de la vie; ne pense pas, vis!

Je ne puis pas faire cela, parce que je l'ai fait trop longtemps déjà.

Je ne puis pas ne pas voir maintenant le jour et la nuit qui courent et me mènent à la mort.