«Ayant compris l'essence intime du monde comme une volonté et n'ayant reçu que l'abjection de cette volonté depuis l'incontestable précipitation des forces obscures de la nature jusqu'à l'activité pleine de la conscience de l'homme, nous ne pourrons absolument pas éviter la conséquence suivante. Avec la libre négation de sa propre volonté, disparaîtront aussi tous ces phénomènes, cette précipitation continuelle et cette traction sans but ni repos par tous les degrés de l'abjection, dans laquelle et à l'aide de laquelle existe l'univers. La variation des formes successives disparaîtra. Disparaîtront aussi avec la forme tous ces phénomènes avec leurs formes générales, l'espace et le temps, et finalement la dernière forme fondamentale—le sujet et l'objet. S'il n'y a pas de volonté, s'il n'y a pas de figuration, il n'y a pas d'univers non plus. Certainement il ne reste devant nous que le néant. Mais ce qui s'oppose à cette transition au néant—notre nature—n'est donc que cette même volonté de l'existence (Wille zum Leben), de laquelle nous consistons ainsi que notre monde. Notre horreur du néant ou bien cette volonté que nous avons tous de vivre veut dire seulement que nous-même nous ne sommes que ce désir de vivre et ne connaissons rien d'autre que ce désir. C'est pourquoi pour nous, qui sommes pleins de volonté, après la destruction complète de la volonté, il ne reste que le néant; mais, au rebours aussi, pour cent chez qui la volonté s'est changée et s'est niée elle-même, pour ceux-là notre monde, si réel avec tous ses soleils et ses voies lactées, n'est aussi que le néant.»

«Vanité des vanités,—dit Salomon,—vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage l'homme tire-t-il de tout le travail qu'il fait sous le soleil? Une génération passe et une autre génération vient; mais la terre demeure toujours ferme et ce qui a été est ce qui sera; ce qui a été fait est ce qui se fera, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il quelque chose dont on puisse dire: Regarde, cela est nouveau? Cela a déjà été dans les siècles qui ont été avant nous. On ne se souvient plus des choses qui ont précédé; de même, parmi ceux qui viendront à l'avenir, on ne se souviendra point des choses qui seront ci-après. Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël, à Jérusalem, et j'ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder avec sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes afin qu'ils s'y occupent. J'ai regardé tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà: tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai parlé en mon cœur, et j'ai dit: Voici, j'ai grandi et crû en sagesse par-dessus tous ceux qui ont été avant moi sur Jérusalem et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de science; et j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à connaître les erreurs et la folie; mais j'ai connu que cela était aussi un tourment d'esprit; car où il y a abondance de science, il y a abondance de chagrin; et celui qui s'accroît de la science s'accroît de la douleur.

«J'ai dit en mon cœur:—Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie et jouis du bien; mais voilà, cela aussi est vanité. J'ai dit touchant le ris:—Il est insensé, et touchant la joie:—De quoi sert-elle? J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que cependant mon cœur s'appliquât à la sagesse et comprît ce que c'est que la folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'il est bon aux hommes de faire sous les cieux pendant les jours de leur vie. Je me suis fait des choses magnifiques. Je me suis bâti des maisons; je me suis planté des vignes; je me suis fait des jardins et des vergers, et j'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers; je me suis fait des réservoirs d'eau pour en arroser le parc planté d'arbres. J'ai acquis des serviteurs et des servantes, et j'ai eu des serviteurs nés en ma maison, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem. Je me suis amassé de l'argent et de l'or et les plus précieux joyaux des rois et des provinces. Je me suis acquis des chanteurs et des chanteuses, et les délices des hommes, une harmonie d'instruments de musique, même plusieurs harmonies de toutes sortes d'instruments. Je me suis agrandi et je me suis accru plus que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse est demeurée avec moi. Enfin, je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur; car mon cœur s'est réjoui de tout mon travail, et ç'a été tout ce que j'ai eu de tout mon travail. Mais ayant considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et tout le travail auquel je m'étais occupé pour le faire, voilà: tout était vanité et tourment d'esprit; de sorte que l'homme n'a aucun avantage de ce qui est sous le soleil. Puis je me suis mis à considérer aussi bien la sagesse que les sottises et la folie, car quel est l'homme qui pourrait suivre un roi en ce qui a déjà été fait? Je reconnus qu'elles toutes ont le même sort. C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur. Il m'arrivera comme à l'insensé. Pourquoi donc ai-je été plus sage alors? C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur que cela aussi était une vanité. La mémoire du sage ne sera point éternelle, non plus que celle de l'insensé, parce que dans les jours à venir tout sera déjà oublié. Et pourquoi le sage meurt-il de même que l'insensé? C'est pourquoi j'ai haï cette vie, parce que les choses qui se sont faites sous le soleil m'ont déplu, parce que tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai aussi haï tout mon travail qui a été fait sous le soleil, parce que je le laisserai à l'homme qui sera après moi. Car qu'est-ce que l'homme a de tout son travail et du tourment de son cœur dont il se fatigue sous le soleil? Car tous ses jours ne sont que douleurs, et son occupation n'est que chagrin; même la nuit son cœur ne repose pas. Cela aussi est une vanité. N'est-ce donc pas le bien de l'homme qu'il mange et qu'il boive, et qu'il fasse que son âme jouisse du fruit de son travail? J'ai vu aussi que cela vient de la main de Dieu.

«Pour tout et pour tous la même chose; le même sort au juste et à l'impie, au bon et au méchant, à l'homme honnête et à l'homme malhonnête, à celui qui fait des sacrifices et à celui qui n'en fait pas. Comme au bienfaiteur, ainsi au pécheur; comme à celui qui jure, ainsi à celui qui a peur de la malédiction. Ce qui est mauvais en tout ce qui se fait sous le soleil, c'est qu'il n'y a qu'un sort pour tous et le cœur des fils des hommes est plein de méchanceté. La folie est au fond de leur cœur, de leur vie. Après quoi ils s'en vont chez les morts. Pour celui qui se trouve parmi les vivants il y a encore de l'espoir; de même qu'un chien vivant est plus heureux qu'un lion mort. Les vivants savent qu'ils mourront et les morts ne savent rien. Il n'y a plus de rémunération pour eux, parce que leur souvenir est livré à l'oubli; et leur amour, et leur haine, et leur jalousie sont déjà disparus et il n'y a plus d'honneur pour eux en rien de ce qui se fait sous le soleil.»

C'est ainsi que parle Salomon ou celui qui a écrit ces paroles.

Et voici ce que dit la Sagesse indienne:

Çakia-Mouni, un jeune prince heureux à qui on avait caché les maladies, la vieillesse et la mort, va à la promenade et voit un vieillard affreux, édenté, à l'aspect repoussant.

Le prince, qui ne connaissait pas la vieillesse, s'étonne et demande ce que c'est et pourquoi cet homme est arrivé à une situation si pitoyable, si dégoûtante et si hideuse. Et lorsqu'il entend que c'est le sort de tous, que lui, jeune prince, est inévitablement menacé de la même décrépitude, il ne peut plus aller se promener et retourne à son palais pour réfléchir sur ce sujet.

Et le voilà enfermé tout seul et songeant!

Probablement il se crée quelque consolation, puisque gai et heureux il sort de nouveau.