La troisième issue est celle de la force et de l'énergie. Elle consiste à détruire la vie, après avoir compris qu'elle est un mal et un non-sens.

C'est ainsi qu'agissent les rares hommes forts et logiques. Ayant compris toute la sottise de la plaisanterie qui nous est jouée, ayant compris aussi que le bien des morts est supérieur aux biens des vivants et que le mieux est de ne pas être, ils agissent en conséquence et terminent d'un seul coup cette stupide plaisanterie par les divers moyens à leur portée: une corde au cou, l'eau, le couteau pour se l'enfoncer dans le cœur, les roues d'une locomotive. Le nombre des personnes de notre société qui agissent de la sorte devient de plus en plus grand, et c'est surtout à la meilleure période de leur vie qu'elles s'y décident, lorsque les forces de l'âme sont dans tout leur épanouissement et qu'elles ne se sont pas encore familiarisées avec les habitudes dégradantes. Il me semblait que cette fin était la plus digne et je voulais agir de la sorte.

La quatrième issue est la faiblesse. Elle consiste à continuer à traîner la vie tout en en comprenant le mal et le non-sens et en sachant d'avance que rien n'en peut résulter.

Les hommes de cette espèce savent que la mort est meilleure que la vie; mais n'ayant pas la force d'agir raisonnablement, de mettre fin au plus vite à cette supercherie et de se tuer, ils ont l'air d'attendre quelque chose. C'est là l'issue de la faiblesse; car, connaissant le mieux et le pouvant, pourquoi ne pas s'y abandonner?... Je me traînais dans cette catégorie.

C'est ainsi que les hommes de ma qualité se sauvent par quatre chemins de l'horrible contradiction. J'ai eu beau exercer toute la force de mon esprit, je n'ai pas trouvé d'autres issues que ces quatre.

L'une est de ne pas comprendre que la vie est un non-sens, une vanité et un mal, et qu'il vaut mieux ne pas vivre. Je ne pouvais pas ne pas savoir cela, et le sachant, je ne pouvais plus fermer les yeux sur la vérité. La deuxième consiste à profiter de la vie telle qu'elle est, sans penser à l'avenir. Et je ne pouvais faire cela. Moi, comme Çakia-Mouni, je ne pouvais pas aller à la chasse quand je savais que j'entraînais sur mes pas la vieillesse, les souffrances et la mort. Mon imagination était trop vive. En outre, je ne pouvais pas goûter les jouissances qui s'offraient à moi accidentellement et pour un moment. La troisième issue est celle-ci: après avoir compris que la vie est un mal et une sottise, en finir, se tuer. Or je comprenais bien la vie comme cela, mais pour certaines raisons, je ne me tuai pas.

La quatrième issue—vivre comme Salomon ou Schopenhauer,—savoir que la vie est une sotte plaisanterie qui m'a été jouée et vivre malgré cela, s'habiller, écrire, parler et même écrire des livres.

Cela m'était pénible, me répugnait même et cependant je restais dans cette situation.

Voici exactement quel était l'état de mon âme. Mon intelligence m'avait fait reconnaître que la vie n'est pas raisonnable. S'il n'y a pas de raison suprême,—et il n'y en a pas, rien ne peut prouver qu'elle est,—alors la raison est la créatrice de la vie pour moi. S'il n'y avait pas de raison, il n'y aurait donc pas de vie. Comment donc cette raison nie-t-elle la vie, étant son auteur. Mais, d'un autre côté, s'il n'y avait pas de vie, ma raison n'existerait pas non plus; par conséquent la raison est fille de la vie. La vie est tout. La raison est le fruit de la vie et cette raison nie la vie même. Je sentais que dans tout cela quelque chose n'était pas juste.

La vie est un mal dépourvu de sens, c'est certain, me disais-je. Mais je vivais, je vis encore et toute l'humanité a vécu et vit toujours.