Comment cela? Pourquoi vit-elle donc, quand elle pourrait ne pas vivre? Suis-je donc, tout seul avec Schopenhauer, assez intelligent pour comprendre l'absurdité et le mal de la vie?

Les considérations sur la vanité de la vie ne sont pas si ingénieuses et elles ont été faites depuis bien longtemps par les hommes les plus simples. Malgré tout cela on a vécu et on vit encore. Pourquoi donc les autres vivent-ils et ne pensent-ils même jamais au sens de la vie?

Mon savoir, confirmé par la sagesse des sages, m'a montré que tout au monde—d'ordre organique et inorganique—tout est arrangé avec une intelligence extraordinaire, et que ma situation seule est bête. Et ces masses stupides et énormes de gens simples qui ne savent rien de ce qui est monde organisé ou non, elles vivent toujours et croient que leur vie est très raisonnable!...

Et il me passait par la tête: Peut-être y a-t-il encore quelque chose que je ne sais pas? L'ignorance agit bien toujours de la sorte. Lorsqu'elle se bute à quelque chose, elle prétend que ce qu'elle ignore est stupide. La réalité est qu'une humanité entière a vécu et vit, ayant l'air d'avoir saisi le sens de son existence, parce que, sans le comprendre, elle n'aurait pas pu vivre. Moi, je dis que toute cette vie est un non-sens et je ne puis vivre.

Personne ne nous empêche de nier la vie par le suicide. Mais alors tue-toi et tu ne raisonneras plus. La vie ne te plaît pas, tue-toi. Et si tu vis et ne peux pas comprendre le sens de ta vie, alors finis-la et ne tourne pas dans cette vie en décrivant et en racontant que tu ne la comprends pas. Tu es venu au milieu d'une compagnie joyeuse, tous s'y trouvent très bien, tous savent ce qu'ils font et toi tu t'ennuies, ce spectacle te répugne, eh bien, alors, va-t'en!

Nous qui sommes persuadés de la nécessité absolue du suicide et ne nous décidons pas à l'accomplir, ne sommes-nous pas véritablement des esprits faibles, sans suite,—tranchons le mot,—des sots qui nous enorgueillissons de notre sottise comme un crétin de sa musette?

Notre sagesse, malgré son incontestable justesse, ne nous a pas donné le savoir du sens de notre vie; tandis que toute l'humanité qui fait la vie ne doute pas de son sens.

Vraiment depuis ce long, long temps que la vie, dont je sais quelque petite chose, existe, les hommes ont vécu, tout en connaissant le raisonnement de l'inutilité de la vie, raisonnement qui fit conclure à son non-sens, et ils ont vécu tout de même, lui attribuant un sens quelconque.

Dès que la vie se fut manifestée chez les hommes, ils lui ont compris ce sens, et cependant ils l'ont supportée, et elle est arrivée jusqu'à moi.

Tout ce qu'il y a en moi et près de moi, matériel ou immatériel, tout est le fruit de leur savoir.