Et je me rappelai tout le travail intérieur auquel je m'étais livré, et je fus terrifié. Il était clair pour moi maintenant que pour que l'homme puisse vivre, il doit ou ne pas voir l'infini ou avoir une telle explication du sens de la vie, que le fini soit égal à l'infini.
Je connaissais cette explication, mais je n'en avais pas eu besoin tant que j'avais cru à la possibilité de la justifier par mon intelligence. Mais, en lui opposant la lumière de la raison, toute l'explication précédente s'écroule. Un temps vint où je ne crus plus au fini. Et alors je commençai à bâtir sur les bases de la raison une explication qui me donnât le sens de vie, mais je ne pus rien construire de solide. Avec les meilleurs esprits de l'humanité, je sentis que O égale O, et je fus très étonné d'avoir reçu une pareille solution, alors pourtant qu'il n'en pouvait résulter aucune autre.
Que faisais-je lorsque je cherchais une réponse dans les sciences expérimentales? Je voulais arriver à savoir pourquoi je vivais et pour cela j'étudiais tout ce qui était hors de ma vie. Il est clair que j'ai pu apprendre beaucoup de choses, mais rien de ce qui m'était nécessaire.
Que faisais-je, quand je cherchais une réponse dans les sciences philosophiques? J'étudiais les idées des êtres qui s'étaient trouvés dans la même situation que moi, qui n'avaient pas trouvé de réponse à la question: «Pourquoi est-ce que je vis?» Il est clair que je ne pouvais apprendre autre chose que ce que je savais déjà: qu'on ne pouvait rien savoir.
Que suis-je?
Une partie de l'infini.
Mais c'est encore dans ces deux mots qu'est tout le problème.
Est-il possible que l'humanité ne se soit posé cette question que d'hier? Est-il possible que, jusqu'à moi, personne ne se soit fait cette question,—question si simple qu'elle vient aux lèvres de tout enfant intelligent?
Cette question a donc dû être posée depuis qu'il y a des hommes et il est clair aussi que, depuis qu'il y a des hommes, il n'a pas suffi, pour la résoudre, de mettre le mortel en face du mortel et l'infini en face de l'infini. Mais c'est aussi depuis que l'humanité existe que les rapports du mortel à l'infini ont été trouvés et exprimés.