Ce n'est pas que dans l'exposition de leur enseignement ils aient ajouté beaucoup de choses inutiles aux vérités chrétiennes qui m'ont toujours été chères. Ce n'était pas cela qui me repoussait; mais c'était la vie de ces hommes, laquelle était semblable à la mienne, avec cette différence qu'elle ne correspondait pas à ces mêmes principes qu'ils développaient dans leur enseignement.

Je sentais clairement qu'ils se trompaient eux-mêmes et qu'eux, comme moi, ne voyaient pas d'autre sens à la vie que celui de vivre tant que plus et d'en jouir aussi bien que possible.

Je voyais cela, parce que, s'ils avaient donné une autre signification à la vie, signification qui détruit la peur des privations, des souffrances et de la mort, ils n'auraient pas eu précisément si grande peur de ces accidents. Car ces croyants de notre monde, qui vivaient, comme moi, dans l'aisance et le superflu en s'efforçant de l'augmenter et de le conserver, avaient peur des privations, des souffrances, de la mort, tandis que, comme moi et comme nous tous, ils vivaient dans l'incrédulité, satisfaisaient leurs désirs, bref vivaient tout aussi mal, sinon plus mal encore que les incrédules.

Aucun raisonnement ne put me convaincre de la vérité de leur foi. Si par leurs actions ils m'avaient démontré qu'ils possédaient le sens de la vie sans que la misère, la maladie et la mort, dont j'avais peur, les effrayassent, ils auraient pu me convaincre. Mais je ne vis pas d'actions conformes à cette supposition dans la variété des croyants de notre monde.

Au contraire, je voyais ces actions-là chez les hommes de notre monde les plus incrédules, jamais parmi ceux qu'on nommait les croyants.

Je compris que la foi de ces gens n'était pas la foi que je cherchais; que leur foi n'était pas une foi, mais rien qu'une des consolations épicuriennes de la vie.

Je compris que cette foi était bonne peut-être, sinon comme consolation, du moins comme distraction pour un Salomon se repentant sur son lit de mort; mais elle ne saurait convenir à l'énorme majorité des hommes qui ne sont pas destinés à s'amuser et à profiter des travaux des autres, mais qui sont voués à contribuer à leur vie.

Pour que toute l'humanité puisse vivre, pour qu'elle continue la vie, en lui donnant un sens—eux, ces milliards d'humains doivent connaître une autre et réelle signification de la foi.

Ce n'est pas parce que ni moi, ni Salomon, ni Schopenhauer nous ne nous tuons pas, ce n'est pas cela qui peut me convaincre de l'existence de la foi; niais c'est que ces milliards de créatures vivaient et vivent, et qu'ils nous avaient entraînés avec les Salomons sur l'océan de la vie.

Je commençai alors à me rapprocher des croyants parmi le peuple, hommes simples et ignorants, pauvres pèlerins, moines, sectaires, paysans.